Savoir-vivre en Côte d’Ivoire : interview d’une richesse extraordinaire avec Marie-Esther Assale !

 

Savoir-vivre en Côte d’Ivoire : interview d’une richesse extraordinaire avec Marie-Esther Assale !

 

Il y a quelques mois, une grande chance m’a été donnée : celle de rencontrer Marie-Esther. Sa vie, son parcours et son savoir sont extraordinaires. Esther est originaire de Côte d’Ivoire. Elle a eu la gentillesse de m’accorder cette interview.

 

Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs d’Apprendre les Bonnes Manières ?

Je suis Marie Esther ASSALE, de formation initiale assistante de direction, par passion j’exerce dans l’hôtellerie, la décoration et le coaching en étiquette. J’ai créé une entreprise dénommée GALOH SERVICES où je centralise toutes mes activités.

J’organise et anime des cocktails d’entreprises, je fais de la formation dans ce sens, je crée beaucoup d’accessoires de décoration.

 

Quelle est votre histoire ? Et comment expliquer votre goût pour les bonnes manières?

Mon aventure avec les bonnes manières date de l’enfance. Ma mère sage-femme était également une touche-à-tout et exaltait le beau. Lorsque vous poussiez la porte de notre maison, vous voyiez des coussins, des vases créés et peints à la main, les chambres décorées avec des draps de lits teinté par nous, à table le couvert bien dressé… j’ai donc grandi dans cette atmosphère du beau et également des bonnes manières, on ne se permettait pas tout chez nous… Alors c’est tout à fait naturel que plus tard je créé un environnement qui ressemblait un peu à la maison de mes parents.

Je suis une fan des bonnes manières, surtout notre culture, notre tradition africaine où les choses sont dites avec élégance, des choses intimes dont on parle avec une métaphore, des situations dramatiques raconté à l’aide de proverbes… toute une élégance dans le langage qui existe encore dans nos villages africaine. Par exemple pour introduire une histoire que quelqu’un cherche à dissimuler l’orateur dira « on ne peut pas cacher le soleil avec la main… » ou pour demander à une jeune femme si elle n’a pas de retard menstruel on lui dira « as-tu vu la lune ce mois ? » parce que la lune régente les mois chez nous, dans le passé le nombre de « lunes » équivalait au nombre de mois écoulés.

Aussi cette époque des débuts de l’indépendance dans mon pays (1960) et l’Europe des années 30 m’inspirent beaucoup.

Dans mon pays trois dames ont marqué mon adolescence et ma vie d’adulte par leur élégance c’est Marie-thérèse HOUPHOUET BOIGNY, l’épouse du premier président de la Côte d’Ivoire mon pays, Danielle BONI CLAVERIE, une ex-journaliste et une anonyme Mme DE Yolande une dame de mon quartier.

 

 

Remise de diplôme de participation après un coaching en art de la table, c’est moi à gauche en ensemble pagne rose.

 

Quelles sont les règles de savoir-vivre qu’il faut connaître avant de partir en Côte D’ivoire ?

Il y a en a beaucoup mais les plus importants sont :

  • L’excès de familiarité qu’un européen pourrait appeler « un sans gêne » ; chez nous on n’a pas besoin de connaître quelqu’un pour lui parler ou s’inviter dans sa causerie avec une tierce personne. Vous serez surpris de voir deux personnes causer par exemple dans un transport en commun et un troisième totalement inconnu ou les autres donner leur avis.
  • Toujours dans la familiarité on se tutoie sans gêne, on peut appeler un inconnu « papa » ou « tonton » ou « ma fille », « ma sœur » pour lui parler.
  • Le respect de l’aîné et du plus âgé : on ne contredit pas publiquement un aîné, en entreprise vous pouvez voir le personnel appelé une collaboratrice âgée « maman » ou « tantie » ou « grande sœur »
  • Lorsque vous invitez au restaurant vous payez. Ici celui qui invite paie tout et lorsqu’il s’agit d’une dame là vous payez sans sourciller.
  • Vous invitez une dame, vous devez lui donner des billets pour son trajet de retour chez elle que vous la draguiez ou non.
  • Lorsque vous rendez visite à un ivoirien, il ne vous proposera pas du café mais plutôt de l’eau, cette attention à son origine dans nos villages (les trajets se faisaient à pieds sur de longue distance, donc à destination la première chose qu’on offrait c’était de l’eau pour étancher la soif de l’étranger).

 

Qu’est ce qui surprend le plus les Ivoiriens à propos de l’étiquette française ?

  • Manger avec la main gauche à table (la fourchette qui se prend avec la main gauche, dans la tradition africaine c’est impoli de manger avec la main gauche, mais en ville on se conforme à l’étiquette française, mais au village n’osez même pas).
  • A table les débris que vous enlevez de la bouche pour les mettre sur les bords de l’assiette, chez nous une personne bien élevé dissimule ce qui ressort de sa bouche à table.
  • La galanterie à la française où l’homme doit porter les courses à coté de sa femme, chez nous cette tâche est dévolu à la femme. L’homme est un chef, il ne porte pas les courses lorsque sa femme n’a rien en main ; tout comme la femme qui gifle son mari (sacrilège !!!) chez nous on dit la poule se lève avant le coq mais elle laisse le coq chanter…

 

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En tenue traditionnelle

 

Quelles sont les différences entre le savoir-vivre ivoirien et le savoir-vivre français ?

Il n’y a vraiment pas de différence dans la mesure où nous sommes colonisés par les français, nous parlons leur langues, adoptons leur conception de la société mais nous avons en plus notre tradition qui nous guide.

Appliquer le savoir-vivre ivoirien qui est à la fois le savoir-vivre français avec des échos du savoir-vivre traditionnel. En fait, il n’y a pas de savoir-vivre ivoirien type, car il y a 65 ethnies en Côte d’Ivoire et chaque ethnie à un savoir-vivre propre à lui, le savoir-vivre à la française réunit nos différences.

 

Avez-vous des anecdotes à nous raconter sur la confrontation de ces deux cultures ?

Oui, une histoire qui s’est déroulée dans ma famille : nous avons un oncle qui rentre de France avec son épouse française. Sa mère décide de rendre visite à son fils, elle décide sans prévenir de venir à Abidjan « saluer » son fils et sa belle-fille. A son arrivée l’épouse de mon oncle reçoit la belle-mère mais est étonnée qu’elle n’ait pas prévenu, mais en tant qu’ivoirien elle est  chez son fils elle n’a pas besoin d’y être invité. Le soir mon oncle fait la cuisine, sa mère est surprise et se pose la question (pourquoi s’est-il marié, s’il doit faire la cuisine ?) ben oui !!! On se marie pour avoir une femme qui fasse des enfants, s’occupe de la maison et de ses beaux-parents. Et le comble l’épouse de mon oncle se permet d’embrasser son mari devant sa mère (irrespect !!) on ne fait pas ça ! Pas d’acte intime devant une tierce personne : c’est de l’impolitesse. (Non, ne riez pas…)

 

Quels sont les faux pas que les touristes et les professionnels Français commettent le plus souvent lors de leurs séjours en Côte d’Ivoire? Quelle est la « bonne marche à suivre » ?

Les erreurs commises par les professionnels c’est le manque d’adaptation. La culture française est une culture empruntée, s’ils restent carrés et s’attendent à ce que les ivoiriens pensent comme eux c’est une grave erreur, ils feront semblant de vous suivre sans adhérer à vos « idéaux » comme on le dit ici en Côte d’Ivoire « c’est « non » qui envoie palabres » pour dire il faut accepter dire oui quand on pense non. Alors nos pauvres amis touristes se voient après « trahi », « roulé dans la farine ». Ce qu’il faut faire c’est tracer une ligne de conduite surtout dans le milieu professionnel, manager à la manière française ça inspire le respect, mais dans les relations affectives, accepter la lenteur avec laquelle l’ivoirien arrivera à vous ouvrir son cœur, ne pas être suffisant ou intolérant, mais dire ouvertement que vous êtes prêts à connaitre la véritable opinion de votre interlocuteur.

Il y a par exemple de petites anecdotes qui surprennent les français lorsqu’ils arrivent chez nous :

  • Quelqu’un pourrait se permettre de ne pas venir au bureau parce qu’il a perdu un parent ; parce qu’il pleut;
  • Pour un service public, vous serez étonné de voir que le travailleur s’attend à des « pourboires » qui ne se justifient pas?
  • Quelqu’un peut se permettre de venir au bureau en retard sans remords.

 

Je vous recommande de lire cet ouvrage intitulé « je gère mon entreprise »    écrit par l’Ivoirien KANGA BALLOU Editions Initiatives, ce livre fait un exposé presque complet sur la gestion à l’Ivoirienne et à la française.

 

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Photo prise avec des femmes lors de ma tournée dans une ville pour une rencontre avec les associations féminines

 

Quels sont les richesses de la culture française qui plaisent le plus aux Ivoiriens lors de leurs séjours en France ?

  • Le respect de la loi;
  • La propreté des villes ;
  • Le droit à la santé, le droit du travailleur, le juste salaire pour tous,
  • La politique d’ouverture, la place donnée au citoyen ;
  • Le respect de l’heure.

 

Quelles sont les situations qui choquent le plus les Ivoiriens à propos de la culture française?

L’individualisme, le manque de respect et d’honneur aux personnes âgées, mettre sur les bords de l’assiette les débris de nourriture et même ceux sorti de la bouche, parler à ses parents en criant…

 

Au sujet de l’éducation des enfants. Quelles différences observez-vous entre les deux cultures ?

Vue sur le plan de la société moderne ivoirienne, il n’y a pas de différence, mais certaines familles arrivent à cultiver le métissage culturel c’est-à-dire prendre ce qui est bon chez le « blanc » mais la base de notre éducation est traditionnelle. Beaucoup de familles se trouvent écartelées entre ces deux cultures, les enfants eux même sont influencé par la télévision, les réseaux sociaux etc…finalement la famille face à cette pression optent pour la culture française, nous avons donc une jeunesse en pleine crise d’identité mais certaines familles arrivent à trouver l’équilibre entre ces deux cultures.

 

Quels conseils de savoir-vivre professionnel donneriez-vous aux jeunes qui se lancent dans le monde de l’entreprise ?

L’adaptation et l’humilité : se soumettre aux règles en vigueur de l’entreprise (être à l’heure tenues vestimentaires, saluer les collègues, réduire au maximum les visites personnelles) savoir qu’on a les diplômes, mais on a beaucoup à apprendre des anciens.

 

Qu’en est-il de la galanterie ivoirienne ? Existe-elle ? Comment se manifeste-elle ?

La galanterie ivoirienne s’exprime de plusieurs façons. Pour l’Ivoirien une femme a besoin d’être entretenue. Une dame doit être accompagnée, ce ne serait pas poli de laisser une dame qui n’a pas de voiture rentrer seule. Quels que soit ses moyens un homme qui invite une femme au restaurant doit payer, même s’il est invité par la dame, il doit payer.

 

 

 Que doit savoir une femme française qui reçoit les avances d’un Ivoirine ?

L’Ivoirien (celui qui est entre le moderne et le traditionnel) en général a les pieds bien planté dans la tradition. Il ne supporterait pas qu’une femme lui donne des ordres, qu’elle lui demande de faire la cuisine (la femme doit s’occuper de lui, être à ses petits soin, un peu comme le ferait sa mère…) l’Ivoirien attends d’une femme qu’elle lui demande de l’argent. Il y a une nouvelle race qui attendent que la femme paie, mais en général on les traite ici de gigolo, un vrai homme entretient sa chérie, il se sent valorisé lorsque la femme lui demande de l’argent pour ses courses. Même lorsqu’elle l’invite à dîner, il doit lui donner l’argent pour faire la cuisine.

Elle devra plaire à sa mère et également à la sœur aînée ou la cousine âgée (elles devront valider son « dossier » cela veut dire que même s’il vous aime, si vous n’êtes pas acceptée par sa mère, ce sera difficile qu’il vous épouse ou il « coupe » avec la famille, mais pour votre amour vous le verrez malheureux…

L’Ivoirien met sa famille (ses parents : père, mère, cousins, cousines, nièces etc…) en priorité au détriment de son épouse. Une française qui accepte les avances d’un Ivoirien devra s’attendre lorsque « ses parents » sont présents à s’effacer, à les laisser parler entre eux, à ne pas s’impliquer dans leur problème de famille. Elle ne doit pas étaler des gestes de tendresse devant sa famille, si elle vit avec lui, elle devra s’apprêter à recevoir des visiteurs qui n’ont pas été invités et à leur trouver de quoi manger…

Elle devra s’organiser avec son mari parce qu’une part du revenu de l’homme sera prévu pour soutenir la famille financièrement (donner de l’argent à ceux qui ont des problèmes, participer à la scolarisation des neveux, participer aux funérailles etc…)

Tout cela n’est pas encourageant parce que même les personnes préparées à cela ne l’acceptent pas totalement, donc on finit par trouver le juste milieu.

 

…et à l’inverse que doit savoir un homme français pour courtiser une femme ivoirienne ?

L’Ivoirienne est de nature très coquette mais plus une femme est soignée plus on a de respect pour l’homme qui l’entretient.

Vous invitez une jeune fille, vous devrez payer la note et lui donner des billets pour lui payer le trajet de retour ou vous la ramenez chez elle.

Elle est en général très courageuse et n’attends pas l’apport financier du mari, mais elle s’attendra à ce que son homme prenne soin d’elle et soutienne financièrement sa famille.

La femme Ivoirienne même indépendante financièrement va demander de l’argent pour ses courses (salons de coiffures, toilettes etc…), mais se tiendra à la disposition de son homme, prendra soin de lui comme le ferait sa mère.

La fille bien éduqué ne contredit pas son mari, ne lui crie pas dessus, s’il a une maîtresse elle se bat pour le ramener mais ne l’interdit pas de sortir ou ne fera jamais de scène de jalousie, la femme trop jalouse qui fouille les portables vérifie tout est mal vue.

Elle reçoit sa famille sans rechigner, il sort avec ses amis, elle attend à la maison.

S’il veut vivre avec elle, il devra avoir l’autorisation de sa famille.

 

Avec ma sœur cadette (nous sommes 3 filles et 3 garçons).

 

Culture ivoirienne et tradition du mariage. Existe-t-il des coutumes et des usages particuliers à la cérémonie du mariage en Côte d’Ivoire ?

La femme Ivoirienne moderne n’est pas loin de la française mais nous avons également un pied dans nos traditions. Une « vrai » fille bien éduqué n’accepterait pas de vivre avec un homme sans le « coco ». C’est l’action de toquer à une porte. Vous devez « frapper » à la porte des parents pour leur demander la permission de sortir officiellement avec leur fille, pour cela vous venez avec un membre de votre famille ou une personne âgée que vous respectez et qui a bonne réputation pour informer les parents que vous fréquentez leur fille. A partir de ce moment elle peut passer la nuit chez vous ou séjourner (je parle des filles bien éduqué). Même lorsqu’elle est indépendante financièrement qu’elle vit seule, cette cérémonie du « coco » est importante. Vous voulez vous marier ? Vous devez faire la dot avant le mariage civil et religieux. Cette cérémonie de dot diffère selon les régions. Je prends l’exemple de ma région, le groupe Krou au centre ouest de la Côte d’Ivoire : les concernés eux-mêmes n’y participent pas. C’est une rencontre entre les deux familles. Les parents de la jeune fille pendant cette cérémonie, cherchent à s’assurer que leur fille sera en de bonnes mains, et que le futur époux a le soutien de sa famille pour cette union.  Lorsque cela a lieu au village la rencontre se fait avant le lever du jour et après le tam-tam parleur résonne pour annoncer un mariage. Ici en ville on choisit une date, les parents du jeune homme vont dans la famille de la jeune fille et donne des présents. Ces présents sont déterminés par la famille de la jeune fille avec une somme d’argent. La dot chez les Krous, c’est des complets de pagne qui seront distribués entre les tantes, les cousines et la future mariée, de la liqueur, de la vaisselle, etc. C’est une manière d’être reconnaissant aux parents qui se sont si bien occupé de celle qui deviendra votre compagne pour la vie, mais en cas de divorce, ces présents sont restitués au mari.

L’homme doit s’engager à prendre soin de sa compagne. A répondre aux sollicitations de la famille de son épouse (funérailles).

 

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L’un de mes hobby la création et la confection de colliers africain

 

Quelles évolutions observez-vous quant à l’évolution du mariage dans votre pays ?

Le mariage, aujourd’hui, a perdu de son côté sacré; mais en revanche, autant il y a des familles libertines qui se disent « modernes » et qui se passent de tout le protocole, il y a également, et c’est d’ailleurs les plus nombreux qui sont à cheval sur les principes traditionnels.

Dans son essence, le mariage n’a pas vraiment évolué, mais la cérémonie de mariage a évolué. La télévision, les réseaux sociaux y sont pour quelque chose.

 

Politesse dans la rue. Existe-t-il des différences notables entre le savoir-vivre avec des inconnus en Côte d’Ivoire et en France ?

 Dans la rue, on peut appeler un inconnu « mon frère », une femme âgée « maman », on n’a pas besoin de se connaître pour se parler, mais il y a quand même des limites à ne pas franchir.

 

 

Savoir-vivre en Côte d’Ivoire… Et pour découvrir les bonnes manières au Sri Lanka, ou le protocole au Brésil, suivez les liens.

 

 

2 comments

  1. lago marie esther says:

    Merci hanna pour la publication de cette interview, c’est un honneur et j’espère que les lecteurs et lectrices apprécieront. J’ai gardé de très bon souvenirs de notre rencontre surtout votre sens de l’adaptation, je n’ai pas eu besoin de « rouler les r » à la française vous avez su comprendre avec mon accent purement ivoirien, je vous en félicite. à bientôt

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